textes


Éric Prémel

Cécile Borne, est une enfant de la mer; son bruit  inlassable et sa beauté-linceul, ne peuvent qu'abreuver la mémoire de qui a grandit devant.  
Et voilà qu'une part de la personnalité de Cécile Borne s'est forgée là.
A l'endroit où la terre des hommes s'achève, dans le Finistère, là où s'échoue le rêve humain.  
Parce que c'est sur l'échouage que le regard de l'enfant, puis de l'adulte, enfin de l?artiste, s'est posé, s'est aguerri, a aiguisé ses visions. 
Les plages et les grèves ont été les premiers territoires de prédilection de Cécile Borne, pour constituer son oeuvre et fabriquer sa langue, le premier geste de son travail reposant sur la récupération de ce qui s'est échoué. Or ce qui s'est échoué, et s'échoue encore, tient dans cette formule :  l'abandon par les humains de ce qu'ils considèrent un jour comme n'ayant pas/plus de valeur, de sens, de sang, de lien, d'usage, qu'ils jettent, oublient, laissent choir.
C'est  de l'autre côté de cet abandon, que Cécile s'est mise à pêcher les rejets de l'Homme. 
Une  pêche de chutes : les chutes de tissus, de vêtements, de toiles, de matières  laissées pour compte. 
Des chutes d'histoires, si l'on considère enfin que la matière porte en elle un récit et une mémoire !
Elle s'est donc mise à hériter. S'approprier. Elle a fait refuge. 
Du geste de ramasser, de marcher, est née la construction de son travail, du travail une  langue s'est forgée, de la langue une recherche s'est développée, de la recherche une oeuvre a été modelée, patiente, répétitive et dissemblable. 
Le plus souvent les choses collectées sont trouvées à terre.
Elles gisent (sont-elles déchues ?).
Le premier mouvement de Cécile est de les extraire de cet abandon. De les relever.
Tombées en disgrâce, ou jetées par-dessus bord, par une fenêtre, dans une cours, sur une ruelle, peu importe, les choses « parlent », et Cécile peigne le sol, la terre, le sable, le carrelage ou l'asphalte pour s'en saisir.
Ce que l'on trouve au détour d'une rue abandonné dans l'ornière ou la rigole, le caniveau, doit forcément manquer quelque part ? A qui ? Manquer à quoi ?
Voilà le pays sans frontière où elle opère : celui des débris (bris d'une vie ou d'une époque ou d'une coutume ou de mœurs datés maintenant), celui des rebuts, ce qui est mis à l'écart, ce qui est écarté de l'usage quotidien, symbolique ou non, de la vie quotidienne, ce qui est abandonné.
La mémoire par le rebut. L'exclusion, voilà un premier mot.
Témoin : voilà un second mot.
Chaque chose cueillie à même le sol témoigne de beaucoup plus qu'elle-même, chaque chose est le réceptacle d'histoires complexes, de lieux, d'une date, d'un événement, d'un fait et de ce que ce fait et cet événement ont induit dans la communauté des hommes.
Pas de tribunaux, avec des preuves à charges et à décharges, mais le témoignage de l'envers des décors, des cicatrices. 
La récupération n'est pas un acte de recyclage, mais de restitution.
Restituer c'est laisser ressurgir les sensations, le détail d'une chose plus que la grande histoire, et tout est contenu dans ce détail! C'est ensuite sur le détail révélé que  commence alors la reconstruction du monde. 
Et voilà l'artiste qui recolle les morceaux : ceux des humains, ceux d'une société, ceux d'une famille, ceux d'un village, d'un métier, d'une enfance, d'une séparation, selon l'endroit du ramassage, sa taille, sa durée.
Il  y a quelque chose de l'accueillement dans le fait de ramasser les fragments, de naviguer entre une spiritualité païenne et le chaos des choses.



Cécile Borne, Coureuse de grèves, œuvres, 2008-2012

Cécile Borne vit et travaille à Douarnenez (dont elle est originaire). Voyageuse, elle a fait quelques détours entre  1987 et 1996: Londres, Budapest, Prague (1987-88), Berlin (1989) et Paris. Ces  détours n'ont pas été seulement géographiques : durant plus de dix ans, Cécile Borne a été danseuse et chorégraphe. Elle a travaillé comme telle à Paris avec Hervé Diasnas et Jérome Thomas. Fidèle à une conception poétique de la vie et des relations, elle réalisait depuis toujours des cartes postales. À la fin des années 1990, à Douarnenez, ses cartes postales se sont mises à grandir. Éprise de mer et d'estran, c'est vers la fin des années 1990 que sa fascination pour les menus trésors de la laisse basse-mer s'est développée, et qu'elle s'est mise à collecter et examiner plus attentivement tous ces trésors. Puis les a décryptés, les a  refaçonnés : morceaux de voile, lambeaux de zodiacs, intérieurs de canots pneumatiques, fragments de vêtements de travail... autrement fragments de vie n'existant plus que comme déchets, chiffons, traces. Les gens de mer font, pour entretenir leurs bateaux, grosse consommation de chiffons. D'où cette permanente présence du textile sur l'estran, tous à la limite du vestige fossile -que la coureuse va collecter au gré du mouvement des marées. Cécile Borne est une fille de la mer, elle adore nager. Mais cette recherche de la vie dans le sable, cette obsession de la désincrustation font d'elle, d'une certaine manière une archéologue. À ceci près que Cécile Borne ne se satisfait pas de cette archéologie : elle est aussi imagière et conteuse. Elle va donc restituer une qualité à ces vestiges de rivages, elle va leur rendre une dignité, non pas première, mais la dignité de tout le vécu dont ils sont chargés. Ces tissus, ces morceaux de caoutchouc, ces bandes de plastique, ces fragments de cirés...seront nettoyés, lessivés, empilés, pressés et elle les réinstallera. Autrement dit, leur redonnera  forme et sens dans le processus même de cette installation. Comme par exemple cet intérieur de canot pneumatique si semblable à un test de Rorschach qu'elle va tendre sur une toile ou sur une plaque de plexiglas. Elle extrait, les mots d'Eric Prémel, « de toutes ces parcelles de tissus, qui sont des  traces humaines, des cicatrices... une nouvelle grammaire des rivages ». C'est cette grammaire qu'elle installe littéralement , au sens où l'on parle aujourd'hui d'installation, et qu'elle donne à voir en les organisant de façon simple ou complexe mais toujours mystérieusement et puissamment emblématique ; comme si en procédant avec soin à l'installation de ces bribes sur un support, elle leur injectait, à travers cette mise en œuvre qui est aussi mise en scène, quelque chose du souffle, du sel et de la lumière de la grève. Le Coureur de grève est l'un des contes les plus étranges de Luzel. Cécile Borne est une infatigable coureuse de grève. Nul mieux qu'elle ne sait parler du travail qu'elle effectue : « Je marche sur le rivage, j'arpente les grèves. Ma collecte : des tissus échoués, chiffons abandonnés par la mer dans le sable, fragments de mémoire, vêtements élimés venus du large. Par le jeu des métamorphoses, je redonne corps à des matières désaffectées... Je décolle, recolle, assemble les fragments. J'interroge les lignes, les tâches... Je tente de reconstituer les bribes d'une histoire décousue ». Dans la lignée des grands artistes de l'installation, Cécile Borne est une conteuse, mais une conteuse mutique, comme ont été, à certains moments, Beuys ou Boltanski. Et c'est toute l'ambivalence de son travail : il se présente au premier abord comme œuvre picturale – et il est aussi cela certes – mais bien au delà, il est cette « reconstitution d'une histoire décousue » que, Pénélope inverse et infatigable, sans cesse elle réinstalle sur l'oublieux rivage de nos jours.
Gérard Prémel

Hopala ! n° 40
septembre – novembre 2012




Éric Prémel

Cécile Borne collecte les traces du monde: des parcelles de tissus venues du large et rejetées par la mer.

Sous leur assemblage palpite quelque chose qui appartient à la mémoire, quelque chose issu de la chair, une sorte de peau.

Elle invente à partir de l'envers du décor, de l'éparpillement, du rebut, d'un détail insignifiant à première vue, de nouvelles visions.

Ce que furent nos peuples, un soleil éclairant les naufrages, des pérégrinations humaines, des ombres au dessin doux et terreux, l'effort de subsister.




Éric Prémel - janvier 2000

Cécile Borne travaille dans deux étranges ateliers : le premier est constitué de lignes d'horizons, traversé par l'écume et le gris des nuages au galop, à ciel ouvert (ce sont les plages, les grèves, les côtes, les sentiers, les rochers battus par les vents, les marées hautes et basses, les flux, les vents violents...), là où la terre et l'océan ont créé une frontière imaginaire, un sas sauvage entre leurs éléments contradictoires, un corridor entre deux matières. C'est son antichambre, en même temps qu'une sorte de cimetière de la mer. C'est là que l'artiste collecte les traces du monde : linges, vestes, cirés, laines, cotons, déchirures, toiles, venus du large et rejetés par la mer. Ses tissus d'hommes... Son matériau
Le second, clos, réceptacle et laboratoire du premier, est divisé en deux espaces : un espace de vie pour la mouvance du corps, (c'est un vaste parquet de danse, où les corps, dont celui de Cécile Borne, également danseuse et chorégraphe, froissent et touchent l'air et le vide, le rythme et le mouvement) et un espace pour l'entreposage de sa matière d'artiste-metteur en scène-plasticienne : les tissus d'homme, justement (sa collecte), leur montage, assemblage, pour la reconstitution du détail de l'univers, chaque détail renvoyant à une forme de chaos. Chaos doux ou violents, chaos sombres ou pastels, élimés et défaits.
À première vue, on se dit que Cécile Borne s'est attelée à un art du rudiment, qui expose ce qu'on pourrait appeler “la chair de l'oubli”.
En glissant le regard sur les pièces exposées, on découvre, dans un premier temps, des espaces singuliers, totémiques pour certains, gravés pour d'autres, sortes de pages ou de carrelages, dont la particularité est d'être composés de tissus : tissus végétatifs, minéralisés, presque “en vie” !
D'emblée cette impression de vie surprend, inquiète, donnant naissance à une seconde lecture où l'on éprouve l'étrange sensation de ne pas savoir si ces tableaux (“compositions” serait plus justes) mettent en scène, chorégraphient, une genèse ou une fin, le principe de l'origine ou l'idée d'une disparition annoncée : la vie ou la mort.
Ce qui s'impose au regard, c'est ce que l'on sait, à moins que l'on ne sente, que sous nos yeux, palpite quelque chose qui appartient à la mémoire, quelque chose issu de la chair, une sorte de peau, en décomposition ou en recomposition, qui concerne le Temps, concerne la civilisation, nous concerne.
Alors petit à petit, pièce après pièce, s'impose une sorte de cartographie (qui peut quelquefois donner l'impression de vues aériennes) d'un no man's land de reliques, que l'on pensait mortes, mais qui se mettent, à revivre.
Cécile Borne a trouvé un ton étrange, énigmatique, que le principe de la série a rendu juste et inquiétant, pour laisser filtrer la chute de l'homme, pour arpenter la discordance humaine, en remuant, les traces de sa longue marche, de ses fêtes, ses travaux, ses jours et ses nuits, ses noyades, ses usines et ses disparus en mer. Tout ici, pour qui cherche à voir, contient le passé suffoquant, le sang sur les mains, le labeur, la solitude de l'Homme pillard et conquérant, ses ornements et ses superstitions, ses broderies et ses dentelles, sa vanité, ses navires, ses peaux sociales.
Derrière ces carrés en relief, ces matières indéfinissables (qui respirent, semblent suinter à notre insu, laissent filtrer une palpitation sourde), Cécile Borne tient un étrange registre. Celui du rejet et de l'abandon, en construisant, page après page un parchemin de signes, de ruines et de franges décomposées, pour traquer et distinguer des restes de vies sur les décombres que l'humanité laisse en plan, en pâture au temps et à l'espace.
Écumeuse qui montre ce qui se dérobe généralement au regard, l'artiste fabrique à partir de l'esprit, de l'envers du décor, de l'éparpillement, du rebut, à partir d'un détail insignifiant à première vue, de nouvelles visions : ce que fut notre peuple, un soleil éclairant des naufrages, des pérégrinations humaines, des ombres au dessin doux et terreux, l'effort de subsister.
Est-ce son parcours de chorégraphe, de danseuse, qui la pousse à parcourir silencieusement les grèves, les plages, les côtes déchiquetées bretonnes à la recherche de tissus échoués pour établir un nouveau codage de matières et de sens ?
Est-ce son rapport au mouvement, au muscle tendu, qui parcourant les espaces de galets et de sable, l'entraînent avec obstination à recueillir dans son orphelinat mental les bouts de vestes, de blouses, d'épaules décousues, de cirés mazoutés, de chemises déchirées, de combinaisons de mécano, pour finir par constituer un inventaire “humanisé”, une présence plastique de matières organiques ?
Ce qui est sûr, c'est qu'elle extrait de toutes ces parcelles de tissu qui sont des traces humaines, des cicatrices également, une nouvelle grammaire des rivages (grammaire du corps, de la peau) qui s'assemble pour constituer une mémoire, mais aussi un miroir de nos matières existentielles.
Dans cette aventure où l'archéologie contemporaine est passée au crible du sel, du vent, de l'eau et du soleil, tout est vestige. De ces vestiges, constituant le matériau artistique de départ, un matériau ressuscité, naissent des fresques, des détails de fresques, qui de manière émouvante, trompent nos sensations (le coton devient marbre, ardoise, granit, champ) et nous frustrent d'une sueur que l'on cherche à deviner dans chaque œuvre.
D'un point de vue formel, l'œuvre de cette femme toute en nuance, se présente comme le canevas d'une aventure picturale méticuleuse et aérienne, qui réussit (on pense au cadre photographique qui laisse deviner des hors champs illimités) à déplier dans un parfait travail de placements, d'équilibres ou de points de ruptures, de somptueux déserts où sont venus s'échouer formes et couleurs, teintes et matières, pigmentations et reliefs, éclats et brillances.
C'est après, quand on se laisse enfin porter par la musique et le rythme (autre étrangeté de l'œuvre de Cécile Borne, et non des moindres) de ce qu'on a vu, que l'idée de métamorphose s'insinue dans nos pensées, le bruissement des tissus d'hommes nous rappelant que la chair dispose d'une mémoire




Xavier  Krebs - 13 Juin 2004

Ce que Cécile Borne a présenté sur les murs, ce qu'elle a offert à notre regard (à notre admiration) est bien le résultat magnifique d'une métamorphose.
Ici il ne s'agit ni de « collages » ni d'utilisation de déchets à des fins esthétiques ou ostentatoires ; il s'agit de l'invention d'un langage pictural à partir d'éléments qui ont atteint "la trouble préciosité de la décomposition"* ; il s'agit de redonner forme à ce que la mer a rendu informe et tragique…
J'y ai vu par moments le frémissement des grands lavis Song, les effacements sublimes de la chapelle d'Arezzo et là, dans cette haute bannière claire, j'ai cru revoir la robe tragique d'Antigone bordée de ces écritures d' « écoute » comme des chants d'Œdipe aveugle.
Un dernier regard encore et je m'approchai de si près que je sentis l'iode des algues et l'odeur du sel dans les voiles.
* André Malraux – les voix du silence –




Suzel Ania Charbonnel - 2 Octobre 2004

Cécile Borne nous nourrit du passé pour les temps à venir ; la mer nous empêche d'oublier et nous tournons dans ce bal une danse de transe.
La couleur du noir aux mauves les plus suaves fait presque mal.
Superpositions de tissus, transparence, déchirure, là une pince, des boutonnières, linges de travail…Les formes et les couleurs deviennent une écriture, une histoire de chacun et à chacun d'inventer ; cette quête Cécile nous la donne comme un bâton de relais ; la main et l'esprit doivent être fermes et résolus dans un jeu d'enfant, la chasse au trésor, dangereuse et libre face à ce monde de profits ; la poésie est là à la portée de notre œil et de notre main.
Tout est ouvert, terriblement, dans cette construction rigoureuse.
Cécile Borne nous rapte et nous oblige à voir, mais plus que cela, à voir quelque chose de l'ordre de l'indicible de la chair, belle, fatiguée, laborieuse, sensuelle et somptueuse, l'espèce humaine.
Et tout à coup on réalise qu'on est là, qu'on imagine, et qu'on fait partie de ce monde en décomposition et recomposé par elle, c'est beau, émouvant, brutal ; cela parle du temps qui va et vient et s'en retourne. La boucle se boucle et on recommence, mais avec elle on part sur la grève, le bateau, le trapèze, le je ne sais quoi qu'elle va inventer pour nous assurer que la vie est là puisque la mort est si proche.